Lettre ouverte d’Arlette Moreau

Censurer sous couvert de sécurité ?

Si dimanche dernier, vous vous êtes rendu·e·s au Festival de printemps à Saint-Sylvain-d’Anjou, vous avez peut-être croisé la compagnie de théâtre de rue Arlette Moreau, programmée pour jouer ses « champignons » durant plusieures heures, mais qui, censurée par les pouvoirs publics présents, a du quitter les lieux après 10 minutes de jeu seulement…

Les « champignons » d’Arlette Moreau sont des formes hybrides entre le théâtre de l’invisible, la performance et le théatre d’intervention. Il s’agit souvent de jouer dans l’espace public des situations qui posent des questions politiques. C’est une manière de rendre visible par exemple des rapports d’oppressions, des violences sociales, et de provoquer des réactions, des débats, des réflexions de la part du public. Parmi la dizaine d’interventions de rue, de « champignons », proposées par Arlette Moreau, l’une d’elle, a pour sujet l’accueil et la place des personnes migrantes.

À Saint-Sylvain-d’Anjou, sur le vide grenier organisé lors du Festival de printemps, la mise en scène proposée par les comédiennes et comédiens était la suivante : deux femmes syriennes menacées d’être expulsées cherchent à se marier afin de régulariser leurs papiers. Un homme, travaillant dans l’humanitaire, explique que c’est leur propre volonté et qu’elles préfèrent cela à retourner dans leur pays. Trois autres comédiens « baronnent » c’est-à-dire qu’ils jouent les passants et adoptent des avis différents sur la situation qu’ils observent. Leur rôle est de créer et stimuler un débat public sur les sujets des migrations, de la désobéissance, de la loi et les droits, de ceux des personnes migrantes comme des personnes qui les aident.

La situation a déjà été jouée plusieurs fois dans d’autres villes depuis deux ans, mais dimanche dernier, tout juste installée, les pouvoirs publiques ont ordonné à la compagnie d’arrêter immédiatement la représentation et de quitter le territoire du festival. La raison invoquée ? La sécurité était menacée. La municipalité a mis en avant le risque de réactions violentes de la part du public, en mentionnant aussi le fait que juste après les actes terroristes de Londres, il n’était pas judicieux de jouer des scènes avec des personnages voilés.

Nous ne ressentions aucune menace, les personnes présentes sur le vide grenier réagissaient comme à l’habitude face à cette intervention de rue, chacune avec son propre point de vue. Des jugements sur la forme artistique ont aussi été formulés par la municipalité, créant ainsi une réelle sensation de censure sur la totalité de nos interventions. En effet, Arlette Moreau propose une douzaine d’interventions différentes et devait en jouer quatre autres jusqu’à la fin de la journée. Malgré nos tentatives de discussions, Monsieur le Maire a refusé de revenir sur sa décision et a interdit le reste de cette programmation invoquant un « trouble de l’ordre public ». Le soutien de la responsable de la programmation et de l’élu à la culture n’a rien changé à cette décision. Pourtant ces deux personnes étaient au courant de toutes les situations que nous allions jouer dans la journée, nous avions préparé la veille avec elles le déroulement de nos interventions.

Un dernier argument vient renforcer la justesse de notre impression d’avoir été censuré·e·s et d’avoir subi une décision politique et arbitraire, sans autre raison que celle d’un désaccord sur le sujet abordé et la forme artistique choisie. En effet, selon Monsieur le Maire « Ce n’était pas l’endroit, ni la journée. Celle-ci étant dédiée au plaisir et à la détente, les gens ne viennent pas là pour réfléchir. »

Pourtant, n’est-ce pas le rôle des arts de la rue ? La rue n’est-elle-pas, en tant qu’espace public, un lieu où peut, où doit naître le débat, la discussion ? L’action de l’artiste n’a-t-il pas pour but de générer des émotions et des réflexions collectives, de faire vivre des moments qui interrogent, qui donnent peut-être même envie de se mettre en mouvement et de se rencontrer ? De se révolter ?

Et quant à l’objet de ce festival selon le maire, le plaisir et la détente ne nous semble pas opposé·e·s à la réflexion, bien au contraire… Dit autrement, les gens, d’après vous, ont-ils un cerveau qu’ils branchent ou débranchent en fonction de s’ils vont ou non au Festival de printemps ?

Ce dimanche, entre la sécurisation de l’espace public et une décision prise dans l’urgence par un représentant des pouvoirs publics, nous n’avons pas su, pas pu faire autre chose que ce qui nous a été demandé : arrêter de jouer. Ce n’est ni satisfaisant, ni rassurant pour la suite. Ce n’est pas inédit, d’autres l’ont vécu ailleurs, avant, mais ce n’est pas acceptable pour autant.

Lorsqu’on joue, nous partageons nos questions, aussi petites soient-elles, avec celles et ceux qui passent dans la rue. Ce sont juste des interrogations, sur ce qui se passe, sur ce qui se vit dans ce monde et sur ce qu’on a envie ou pas de changer.

Lorsqu’on écrit ce texte, nous cherchons un peu à continuer ce travail mené dans la rue et à partager les questions qui nous traversent : Y a t il une bonne façon d’aborder certaines thématiques dans le théatre et dans l’espace public ? Les maires doivent-elles, doivent-ils devenir les garant·e·s de cette bonne façon ? Ou peut être est-ce le rôle de la police ? Est-ce que la censure est un outil ?

Nous lutterons pour qu’Arlette comme d’autres compagnies puissent continuer à exister dans la rue, quel que soit le sujet, quelle que soit la forme.

Parce qu’on aime jouer. On aime nos formes. On les défend. On veut les diffuser, et pas en faire parler parce qu’elles sont censurées.

Pour la compagnie Arlette Moreau,

Noémie Ménard, présidente de la compagnie

ainsi que l’ensemble du conseil d’administration

et de l’équipe artistique de la compagnie